Alizés et Harmattan (2e partie)

Lol n°21

Mardi 15 octobre – Journée noire pour la pêche à bord.

La journée avait pourtant bien commencé. Nous avions pendant la nuit accumulé les records de vitesse, avalé le Banc d’Arguyn, et ce matin, les enfants se réveillent d’excellente humeur. C’est un signe !

Hervé comme chaque matin remet les lignes de pêche à l’eau : Celle d’une grosse canne à pêche (prêt d’un bon copain – notre Yannou national et son Sabrenn) et celle, manuelle, d’un plongeur sur enrouleur maison (celle-là c’est notre copain Michel Mich p’tit déj qui nous l’a confectionnée). L’espoir est grand sur Lolita et l’optimisme est de rigueur. Il y a plein de poissons volants partout et c’est sûr, on va pêcher !

Bingo, quelques minutes après, ziiiit ziiiiiiiiiiiit, voici que la ligne se déroule. Elle file à toute allure ! C’est sûr, c’est un poisson. « On a une touche, on a une touche », hurlent en cœur Jean et Juliette. Hervé se précipite, commence à actionner le frein. Mais soudain, crac, la ligne cède net au niveau du haut de la canne. Prise trop grosse pour notre belle canne, ou manœuvre trop précipitée pour ramener la « bête » à bord ? Toujours est-il que notre panier est vide…

Était-ce un thon jaune ? une dorade coryphène ? un marlin bleu ? un espadon voilier ? Nous ne le serons jamais. Seule reste la frustration, pour ne pas dire l’humiliation du pêcheur… qui met du temps à digérer sa défaite… L’amertume est d’autant plus grande qu’on ne peut même pas se réjouir pour le vainqueur. Imaginez un peu le tableau et l’état dans lequel il se trouve, le pauvre animal. A l’heure qu’il est, s’il est encore de ce monde, il se balade, la gueule fracassée, un hameçon planté dans sa mandibule, et 100 mètres de fils de pêche trainant dans son sillage. Et pour peu qu’il se fasse croquer par un prédateur plus grand que lui, requin ou calamar géant, le cadeau empoisonné sera pour ce dernier… bravo les pêcheurs du dimanche, bien joué, du travail de pro !

Revenons à nos moutons. Quelques minutes avant le déjeuner, on entend tout d’un coup un cri et des pleurs dans le cockpit. C’est Jean (on l’entend de loin, c’est sa marque de fabrique !). Le bougre vient de se planter l’hameçon d’un autre leurre dans le doigt. Je me précipite. Hervé retient son souffle. Ouf plus de peur que de mal.

Mais ce n’est pas fini. Quelques minutes après cet incident, c’est au tour de Pierre-Louis, voulant observer par curiosité le même rapala et le sortant de son emballage, qui enfonce par mégarde les différents hameçons du leurre dans l’écoute de spi toute neuve. Parmi les trois cauchemars du pêcheur (en tête desquels figurent 1) l’hameçon dans le doigt et 2) la ligne emmêlée), ce scénario complète le podium : l’hameçon croché dans du bout. Hervé met près d’une demi-heure pour en venir à bout…

Vous pensez sans doute qu’après ces différentes péripéties (jamais deux sans trois, le compte y est), nous en resterions là. C’est ce que nous espérions nous aussi… Mais voilà, n’oubliez pas que dans notre fameuse journée, il n’est encore que midi, et qu’il reste encore toute l’après-midi…

Vous voulez vraiment connaitre la suite ? Je la tairai bien volontiers, ne serait-ce que par respect pour notre amour-propre, mais allez, puisque le supplice a commencé, il est temps de boire le calice jusqu’à la lie… Heureusement que le ridicule ne tue pas, on serait dans de beaux draps.

14 heures donc, le déjeuner est terminé. L’histoire du leurre du matin commence tout juste à être digérée, l’hameçon dans le doigt de Jean est une affaire ancienne, et celui dans l’écoute de spi, une affaire réglée. Il est temps de s’y remettre.  Hervé, armé de patience, confectionne un nouveau pas de ligne tout neuf pour la canne à pêche. Il s’applique, choisit consciencieusement son émérillon à agrafe, fait un nœud irréprochable. Mais au moment où il s’apprête à la mettre à l’eau, par mégarde, voici que le haut de la canne s’approche trop prêt de l’éolienne… A peine le temps de la retirer, crac, le fil se casse immédiatement, et vas-y que je te fasse des tours et des tours dans l’éolienne… un vrai paquet de nœuds. Je vous parlais plus haut de ligne emmêlée, le deuxième cauchemar du pêcheur. Bingo, nous y sommes ! Je vous passe ici les jurons qui accompagnent la scène. C’est la deuxième fois en effet que cela arrive. La première, c’était peu après notre départ de Lisbonne. Hervé connait le tarif : il faut démonter l’éolienne…  Allez, après la pince pour l’hameçon de Pierre-Louis, on sort les clés allen. Une demi-heure de travail. La ligne est récupérée, on va y arriver…

C’est sans conviction qu’Hervé remet pour la troisième fois de la journée la ligne à l’eau. Et de fait, le soir tombant, nous sommes toujours « broucouilles », comme diraient les Inconnus. Une vraie blague, cette affaire de pêche… Il serait temps d’aller faire un stage de remise à niveau (ou de mise à niveau tout court) à la prochaine escale. Seule consolation : on se dit que lorsqu’on arrivera enfin à prendre quelque chose, la satisfaction n’en sera que plus grande. L’espoir fait vivre !!!

Il y a quand même un style de pêche dans lequel nous nous défendons honnêtement : il s’agit de celle aux poissons volants ! Depuis deux jours on les voit s’envoler à notre passage, et immanquablement certains finissent leur course sur le bateau. Dans la nuit, j’ai même eu la surprise mélangée à un moment d’inquiétude (tout à coup, un bruit d’animal se débattant dans le bateau…) d’en voir un gros se crasher dans le carré de Lolita, au pied de la banquette où je me reposais.

Autre fait marquant : la pluie et les orages qui menacent à l’horizon. Les alizés, la mer bleue et le ciel clair sont derrière nous ! Mais le vent du désert ayant déposé un léger voile de poussière sablonneuse sur le bateau, nous sommes plutôt contents de ce rinçage sur le bateau.

Mercredi 16 octobre


La nuit a été tropicale, nous sommes toujours en bordure de gros orages. Pendant la nuit, les enfants se sont déplacés dans le bateau en quête d’un peu d’air. Tantôt à l’avant, puis dans le cockpit, ou dans le carré, dans des positions parfois acrobatiques. J’ai pu éteindre le moteur vers minuit, et nous avons navigué toutes voiles dehors dans la nuit presque noire (la lune descendante éclairant obstinément les flots à travers les nuages) Le quart de nuit en plein air, en petit short et débardeur est devenu très agréable. Le trafic maritime s’intensifie à l’approche de Dakar. Il s’agit pour la plupart de cargos, porte-conteneurs ou tankers.

Ce matin, alors que j’ouvre un œil quelque peu embué par une demi-nuit de veille, Lolita file à 6 nœuds au vent de travers, et j’entends Hervé en pleine récitation de poésie. Il occupe pleinement l’attention de Jean et Juliette avec un petit cours de français. Au départ réticent ils suivent finalement avec entrain. Pierre-Louis ne lève pas son nez d’Harry Potter. J’admire Hervé qui a toujours une belle énergie pour s’occuper des enfants. Et sur le bateau il faut en avoir ! Nous voulions insuffler un rythme à ces journées de bateau mais ce n’est pas toujours facile. Je dois parfois me faire violence, surtout quand la sieste me tend les bras. Quand les conditions s’y prêtent il vaut quand même mieux prévoir des activités. Tant pis pour nos envies de lectures ou podcast. Ils attendront le soir et les quarts.

Je prends le relai en fin de matinée pour confectionner notre premier pain du bord ! Jean s’inquiète s’il va faire un pain de mie car il n’aime pas trop ça. Juliette et Pierre-Louis préfèrent la baguette. Ils pétrissent avec application et s’en mettent partout. Nous enchainons dans l’après-midi, puisque le four est chaud par un atelier pâtisserie. Là c’est dans la cuisine qu’il en a partout.

Malheureusement le vent baisse encore, et le moteur ronronne de nouveau. Entre le moteur, le four et le climat, il fait 50° dans le bateau ! Baignade obligatoire. Tant pis si nous dérangeons quelques requins. Juliette en convient. L’eau est chaude et nous rafraichit à peine. Mais c’est trop bon.

Dakar s’annonce à moins de 80 milles, et nous visons une arrivée au Cap Vert (le Cap de Dakar) au petit matin, afin de contourner la pointe de jour.

Et c’est alors que le petit miracle se produit : une (petite) dorade coryphène vient se frotter au gentil poulpe qui nous sert d’appât. Victoire ! C’est l’euphorie à bord. La bête est coriace mais les garçons s’en tirent bien. Cela compense l’autre ligne perdue aujourd’hui, encore surement du gros poisson !  Hervé lève les filets, et Jean presse les citrons. Avec Juliette ils confectionnent des brochettes qui font fureur à notre dîner/apéro prévu pour fêter notre dernière soirée à bord.

La nuit est douce, Jean et Pierre-Louis ouvrent le quart avec Hervé. En pleine nuit, alors que j’ai pris le relai, Jean sort et vient chercher de l’air frais. Il me raconte à moitié somnolent toute sa joie d’avoir raconté des blagues avec son frère, récolté un poisson volant sur le pont et vu des dauphins sauter sous la pleine lune. Il s’endort sur une banquette du cockpit.

Jeudi 17 octobre

Bientôt nous apercevons les lueurs de Dakar, Pierre-Louis émerge de sa banette, puis Jean et Juliette. En fait de lueur elles sont plutôt faibles pour une capitale, mais c’est l’Afrique, et on n’est pas à Manhattan.

Nous saluons le passage du Cap Vert (la pointe de Dakar) par notre traditionnel brunch anglais d’arrivée, qui fait notre bonheur : oeufs, beans, jambon et pain maison. Lolita trace à 8 noeuds sous GV haute et Génois, dépasse l’Ile de la Madeleine, puis l’Ile de Gorée, slalomant entre les pirogues de pêcheurs. Le vent nous poussait, mais nous nous retrouvons rapidement au près au moment d’entamer un autre parcours, entre les épaves au mouillages et les cargos qui croisent vers le port de commerce. Les derniers bords sont jubilatoires, et nous atteignons notre destination vers 11H, en baie de Hann.

Nous avons embarqué quelques larves qui deviennent de jolis papillons

10 réflexions sur “Alizés et Harmattan (2e partie)

  1. Dominique

    Nous vivons ces aventures avec vous , c’est palpitant, vraiment bien écrit ! Le livre est lancé!
    Bienvenue au Sénégal où vous savez qu’une maison vous attend si vous avez envie de repos .

    J'aime

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