Maroc, parenthèse enchantée

LOL n° 14 

Lundi 9 septembre

Les brumes de la côte se sont dissipées, nous filons droit vers Agadir, entre les barques de pêches plus ou moins éclairées et les bateaux (jusqu’à 27 mètres) tous feux allumés. Le jour se lève, et la grande ville se précise au loin. C’est la dernière occasion de profiter d’un plongeon en pleine mer avant de rejoindre le port. La longue digue aux enrochements assez récents se présente d’abord : le port de commerce, puis le port de pêche, et enfin le port de plaisance dans une marina entourée d’un complexe assez moderne, où les boutiques de mode voisinent avec les restaurants branchés.

L’accueil de l’agent de port est sympathique, les places de port très disponibles, et l’on se demandent où sont passés les bateaux de voyage. A vrai dire depuis le début nous n’en avons pas croisé beaucoup. Arriveront plus tard, un voilier français d’Auray, et un autre d’un couple de canadien en attente d’un visa pour visiter l’Europe (trajet inverse du nôtre)

A peine avons-nous touché terre qu’un trio de représentants des grands corps d’état arrive en grand uniforme à bord (Douane, gendarmerie et police, le tout « royale » bien sûr) Ils nous confisquent… le drône. Une petite bête à 4 pâles que je peine à tenter d’essayer, tant les circonstances contrarient systématiquement mes tentatives (un peu comme le Yukulélé que j’ai embarqué). Snif, ce ne sera pas encore pour cette fois. Je tente de leur expliquer que c’est un jouet (comparé aux engins que nous utilisons pour les banques images en mer avec l’Imoca) mais peine perdue…

Joie des enfants de toucher une terre africaine, même si Jean et Juliette ne réalisent pas vraiment. Pierre-Louis sourit jusqu’aux oreilles. Le dépaysement s’annonce plus grand. Quoiqu’en prenant l’air du soir sur le grand remblai d’Agadir (9km d’une plage de sable en concurrence directe avec La Baule !) nous tombons sur un KFC et un Mac Do, et une multitude de personnes le nez sur le smartphone. Ce qui nous décide illico à filer vers un Maroc plus authentique.

Lundi 9 septembre

Un peu de classe, de blog, et un paquetage « terrien » au programme du matin. Hervé revient avec une voiture et nous pouvons mettre les « gaz » à défaut de voile vers Ouarzazate. Lolita restera sagement au port dont les tarifs offrent l’hospitalité à tarif très compétitif. La route s’annonce un peu pénible au début, mais on s’habitue aux incursions acrobatiques de véhicules sur des routes équipées de bandes d’arrêt « trop tard » où il vaut mieux ne pas s’arrêter.

Dans la voiture, c’est à la fois l’excitation et l’énervement, accompagnée des questions d’usage, « Quand est ce qu’on arrive ? », « Ca va être long comment ? » et « C’est quand le goûter ? ». Et puis tout à coup Jean pousse un cri d’ «orage » (à ne pas confondre avec un cri de rage, cela n’a rien à voir !), c’est le signal, il est temps de faire une pause. Je vous passe le niveau sonore dans la voiture. Nous sommes sauvés par un merveilleux livre d’histoires récitées « Les contes de la Rue Broca » que les enfants connaissent déjà presque par cœur (« Sorcière, sorcière, prend garde à ton der… ». Heureux d’apprendre le fin mot des histoires car sur Lolita, nous ne pouvons pas toujours nous y attarder avec les contraintes de navigation. Après 3h de voiture, le paysage prend tout à coup une dimension magistrale et désertique. La route nous enchante, Pierre-Louis savoure, les enfants voient des « Tournette» partout (la grande montagne qui borde le lac d’Annecy chez leur grand-parent) Voguant le nez au vent (de la clim) nous décidons tout de même qu’il est temps de toucher terre. Nous nous arrêtons à Taznakht pour la nuit, le 1er hotel restaurant bon marché fera l’affaire. Nous assistons à l’appel de la prière du soir, dégustons un bon tajine devant France-Andorre, et nous retrouvons tous les 5 dans notre chambre, un peu serrés mais chacun dans un lit. Notre bateau offre décidément plus d’espace !

Là où en mer, on peut difficilement improviser sur la préparation de la navigation, nous sommes partis avec le minimum d’informations, et heureusement téléphone portable qui nous permet de nous situer sur la carte. Nous avons le projet d’atteindre la vallée du Dadès. Mais nous laissons guider aussi au gré des rencontres.

Mardi 10 septembre

Justement la veille nous avions rencontré un marocain qui voulait nous montrer sa coopérative de tapis artisanaux. La ville de Taznakht date d’une époque récente, n’a aucun attrait touristique et pour dynamiser l’économie locale, se sont concentrées un nombre important de petites coopératives de tapis, réalisées par les femmes des villages alentours. Une première visite nous a permis d’en voir un bon étalage, et l’homme rencontré hier nous emmène dans un village où nous avons droit à une intéressante démonstration de teinture, filage de la laine et tissage d’un tapis. Après avoir résisté une première fois, nous repartons… avec un splendide exemplaire âprement négocié bien sûr, et comme nous avons promis de citer le nom de l’association la voici : la coopérative IKLANE. Mohammed nous oriente ensuite sur une route alternative pour les gorges du Dadès, elle ne semble pas indiquée sur la carte, c’est donc « inch allah ! » que nous nous y engageons. Notre voyage s’écrit un peu au jour le jour. A terre, nous apprécions de nous en remettre à la Providence, aux rencontres, qui nous font parfois dévier de nos projets originaux. Avec une connexion 4G aléatoire et une vague idée de la destination, nous atterrissons à Agdz dans la Vallée du Draa, véritable oasis où les villages se succèdent dans les palmeraies souriantes dominées par des Kasbah (grandes maisons de village). Un guide nous explique fièrement que la Kasbah du Caïd dans laquelle il nous entraine a fait souvent l’objet de tournages (notamment du film « Babel »). C’est en évoquant la suite du périple qu’il nous parle de cascades dans la montagne…Cascade, vous avez dit cascade ? Les oreilles de nos petits têtards se dressent d’un coup ! Le nom enchanteur agit sur eux comme le chant des Sirènes dans les oreilles d’Ulysse… Comment voulez-vous résister ? Impossible !! L’excitation est à son comble

Après avoir trouvé notre logement du soir dans la Kasbah chez Jawad, un berbère très accueillant, nous partons en quête des cascades de Tizgit perdues dans les montagnes à 20min de route. Un glissement de terrain a quelque peu bouleversé les lieux mais nous trouvons quand même l’endroit parfait pour conclure la journée. Les enfants s’en donnent à cœur joie, boivent du thé à la menthe avec Omar, gardien des lieux depuis 36 ans, dansent au son des percutions d’un groupe de jeune souriant et sympa. La « séquence » est aussi douce que la terre promise. Ce sera ‘LE’ souvenir des enfants de ces 5 jours d’excursion.

Jeudi 12 septembre

La nuit portant conseil, c’est vers la vallée du Dadès (à ne pas confondre avec la Vallée d’Adès comme le pense Pierre-Louis, convaincu de la similitude) que nous poursuivrons le voyage, et non pas le désert, qui reste l’une de mes destinations rêvées. Sur une journée ou deux ce serait trop frustrant. Direction Boulmane Dadès donc, via une route que nous avons un peu de mal à trouver depuis la ville de N’Koub. A vrai dire, elle commence par une piste, mais très vite elle se prolonge par une route fraîchement goudronnée, qui nous entraine dans un paysage de western. Nous pique-niquons au milieu de ce décor grisant. Au détour d’un virage les « portes du désert », des formations rocheuses dignes des parcs américains nous offre une belle surprise. Ensuite nous montons dans les montagnes, et ça n’en finit plus. Un vrai col « hors catégorie » comme le juge avec envie Hervé, cycliste à ses heures, qui dédie la montée à ses copains Bibi, Thomas R. et Tibo Cro (ils se reconnaitront).
Point de station services (oups la jauge descend vite) ni de magasins, simplement une auberge située tout en haut du col. Très avant-gardiste, compte tenu du trafic… (3 voitures croisées en 2heures) C

Photo au sommet de notre djebel

C’est là-haut que les yeux exercés d’Hervé (et les miens prudents) repèrent un itinéraire pour une balade jusqu’un qui semble accessible en famille. Comme souvent au Maroc, surgissent des personnes venues de nulle-part alors qu’on se croit seul au monde. Un homme avec son garçonnet sur une mobylette s’arrête pour discuter un peu. Labès ? Labès !  (Ça va ? ça va etc. ça peut durer 5min) Et nous voilà parti pour deux heures de marche au milieu d’un troupeau de brebis et moutons gardés par une famille berbère dont nous traversons le campement.  Une montagne digne de celle où fut enchainé Ptolémée, bien raide, bien pentue, avec sa cahute comme trophée à son sommet ! La « Tournette marocaine », le trophée des enfants !

En redescendant du djebel nous croisons des écoliers qui rentrent après les cours. Les écoles sont reconnaissables car leur façade est peinte de toutes les couleurs, tranchant avec le revêtement traditionnel des maisons. Les enfants parcourent parfois des kilomètres pour rejoindre l’école. Sacré peuple de marcheurs !

En fin de journée nous atteignons Boulmane Dadès, trouvons une petite auberge dans le centre-ville, dégustons le traditionnel Tajine Berbère et il ne faut que quelques minutes (secondes ?) au marchand de sable pour venir emporter notre petite troupe (enfants comme parents) au pays des rêves.

Vendredi 13 septembre

Nos matinées sont désormais bien rodées : appel du muezzin à 5 heures du matin, rendormissement général dans la foulée, lever vers 8 heures, petit déjeuner à 8 heures et demi (à base de crêpes épaisses, pain et vache-qui-rit); puis 9 heures, école : maths, français ou livre de bord, et pour l’un des parents, envoi des news sur les réseaux en profitant du wifi. Un homme rencontré la veille nous a dessiné une carte de la vallée du Dadès sur un coin de nappe. Il nous reste des petites courses à faire pour le pique-nique. Courses qui se résument souvent à raisin, tomate, concombre, galette pain, et…sacro-saintes sardines et vache-qui-rit que l’on trouve partout même dans les épiceries les plus isolées de l’Atlas (souvenir de notre rando dans le massif du M’goun il y a 11 ans tout pile)

Les gorges du Dadès s’étendent sur une trentaine de kilomètres. Nous nous arrêtons au niveau des Pas de Singe, une formation géologique étonnante, amoncellement de roches arrondies, creusées par les torrents de la montagne. Il en résulte des gorges profondes et un incroyable décors de roches ocres et d’argile que nous explorons pendant plusieurs heures. Nous irons voir les cascades en aval une autre fois et filons vers El Kella M’gouna pour trouver un toit, et si possible avec une petite étendue d’eau à côté. Après un premier échec (un hôtel abandonné) nous arrivons dans une sorte de complexe de loisir désert, au milieu de nulle part, mais…avec piscine. Ça négocie sec, mais nous allons pour une fois au-delà du budget pour le bonheur des enfants qui filent se mettent en maillot. Etrange endroit qui a dû connaitre son heure de gloire en mode Palace avec des cabines téléphoniques intérieur cuir. S’il n’y avait eu le balai des derniers employés et l’irruption de 5 touristes brésiliens, on aurait pu se croire dans « Shining » avec les 65 chambres vides. La piscine en eau trouble, dont les abords ne sont plus entretenus (ou pas encore) enchante notre fin de journée. Et le tajine du soir accompagnée d’une salade marocaine remporte la palme du meilleur dîner.

En arrière plan les pas de Singe, au 1er plan, une triste réalité du Maroc, dont les sites les plus majestueux sont des décharges à ciel ouvert

Samedi 14 septembre

Ce matin, la carotte pour la recrée est bleue, liquide et rectangulaire. Inutile de vous préciser que cela fonctionne du tonnerre ! Nous profitons largement des lieux si ce n’est que Pierre-Louis s’offre un choc retentissant sur le crâne assorti d’un œil au beurre noir en imitant la glissade de l’otarie sur son plongeoir. Après cette émotion, et un paquet de glace pour calmer l’œuf de pigeon de Pierre-Louis (lequel ressemble à un avant rugbyman après un match contre l’Angleterre), direction la Vallée des Roses, une vallée irriguée par un cours d’eau venu des montagnes, et connue pour la culture de la rose en buisson, dont les extraits sont utilisés pour des eaux ou du parfum. Si nous ne voyons pas l’ombre d’un pétale, l’œil est attiré par le contraste de l’ocre des parois et du vert des cultures en contrebas, et au détour d’un virage, d’une Kasbah sur un promontoire rocheux. On s’inquiète au passage pour certaines constructions, tant on imagine combien les pluies d’orage peuvent provoquer des dégâts sérieux. Il y a d’ailleurs eu récemment de sévères inondations et des glissements de terrain. On voit aussi beaucoup de bâtiments inachevés, comme dans le reste du Maroc pour éviter le paiement des impôts fonciers.

Les enfants ne résistent pas à une baignade dans les eaux raisonnablement tumultueuses de la rivière à un endroit où la route a été coupée avec le village d’en face, ravitaillé par mules et relié au monde par deux billes de bois. Nous poussons un peu plus loin dans la vallée, mais le soleil ici se couche vite, et nous avons de la route. Ce soir, nous voulons rejoindre Skoura, une palmeraie plus à l’ouest, qui nous rapprochera d’Ouarzazate et réduira la route retour à Agadir du lendemain. Nous arrivons dans un nouveau décor : une oasis de plaine, le long d’un oued (rivière descendant d’une montagne). Alors que nous circulons dans l’oasis entre kasbahs en ruines et forêts de palmiers à dattes, sur des chemins caillouteux et des pistes de terre, nous tombons sur Abdou, la cinquantaine, qui gagne le village sur sa vieille mobylette. Il s’aperçoit que nous recherchons quelque chose (effectivement nous recherchons un logement), s’approche, engage la conversation. « Salaam Aleikoum, labès ? vous cherchez un logement ? Venez chez moi, j’ai deux chambres, c’est tourisme rural, si ça vous plait vous restez chez moi inch’ Allah ! ». Ce à quoi nous répondons « Aleikoum salaam, labès, choukran pour votre proposition, c’est très aimable, et c’est combien environ pour une nuit ? ». Abdou : « Pourquoi tu me parles d’argent ? Mon plaisir, c’est ton plaisir. Tout ce qui est impossible est possible. Viens chez moi pour voir ». Le type a l’air sympathique et avenant, et n’ayant aucun plan pour la nuit, nous le suivons ! Après une bonne dizaine de minutes à travers la palmeraie, nous arrivons chez Abdou. La maison en terre est au centre d’un jardin de paradis, planté de grenadiers, de palmiers à dates, d’oliviers, de légumes luxuriants et de fleurs odorantes. Nous sommes dans une maison qui voisine la sienne. Pour 400 dihrams, nous topons : nuit, diner et petit déjeuner. Abdou est charmant, il nous raconte ses métiers, sa vie ici. Nous enchainons les cache-caches avec les enfants dans le jardin magique (quel autre endroit pour faire un cache-cache, je n’en connais pas), partons pour une balade à pieds en bordure de l’oued tout proche (le paysage prend des couleurs de miel, c’est une merveille), rentrons, buvons le thé, savourons un nouveau tajine, nous lavons à l’eau froide, bref, la vie des autochtones, on ne pouvait rêver mieux… Les enfants s’écroulent comme chaque soir, et nous les imitons rapidement (moi plus tardivement, absorbée dans la lecture de « La vérité sur l’affaire Harry Queber », passionnant polar de Joel Dicker). Moralité : faites confiance et le monde s’ouvre !!

Dimanche 15 septembre

Et nous voila à Agadir. J’épiloguerai, non pas sur cette journée de transition (voiture ce matin, rangement et courses cet après-midi – même si ma tournée d’avitaillement vaudrait un paragraphe : ti veux du poulet ? c’est possible ! me dit l’épicier en revenant de son arrière cuisine aussitôt avec un poulet bien vivant qu’il découpera sous mes yeux en deux deux) mais plutôt sur le bonheur de cette petite excursion hors les murs de notre maison flottante : Dépaysement, marches, rencontres, expérience d’un autre mode de vie, divertissement, séquences culturelles, une vraie parenthèse enchantée. On en revient heureux et pleins d’images, de bruits, d’odeurs, de conversations dans la tête… Une plongée dans une autre mer ! Merci Maroc ! tu resteras dans nos mémoires !

8 réflexions sur “Maroc, parenthèse enchantée

  1. Colette BERNARD

    Quel voyage ! Merci Caroline et Hervé, je voyage avec vous ! Merci aussi pour les photos qui illustrent votre récit. C’est magnifique. Je vous souhaite une bonne poursuite de la « route » et je vous embrasse tous les cinq xxx Colette

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  2. DE MARTENE Sylvie

    Merci pour ce journal de voyage passionnant sur tous les plans, particulièrement ce compte rendu de votre équipée dans l’Atlas.
    Que de souvenirs pour vous tous, et de bons moments de détente pour nous au bureau ☺

    Nous attendons la suite avec impatience et vous remercions encore de prendre le temps de ces narrations si vivantes.

    Bien amicalement

    Sylvie

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  3. Stéphane Messiers

    Une semaine au Maroc et déjà toute une histoire… Mais que vous réserve la suite de votre voyage ? Une lecture agréable pour débuter la semaine.
    Stéphane

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  4. nolleetjeanlouis

    Magnifique, ce Maroc!
    Caroline, tu nous fais rêver…
    Nous avons hâte de savoir si, à votre départ d’Agadir, votre drone aura retrouvé ses couleurs et ses propriétaires…
    Bisous à tous les cinq,
    Noëlle et Jean-Louis

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